DESCRIPTIF D'UN SCENARIO

" QUI EST PERDANT EN FINAL ? "

 

Un théâtre forum réalisé avec 9 professionnels du CDAS ( Centre Départemental de l' Action Sociale ) de Villejean - Saint Martin à Rennes dont : deux secrétaires, six assistantes sociales - assistants sociaux et une éducatrice.

Pour s'en sortir, pour vivre tout simplement, quatre personnages sont contraints de venir frapper à la porte d'un service social. Autour d'eux, gravitent des travailleurs sociaux qui tissent la toile de l'intervention sociale. Chacun veut plutôt bien faire son travail au point d'être convaincu tout à fait légitimement de bien faire. Les premiers ont besoin d'aide, les seconds sont là pour les aider et croient pouvoir y parvenir mais rien ne se passe comme les uns et les autres l'ont escompté

Ecriture et mise en scène: Mado Chatelain-Le Pennec
Musique: un des acteurs, Jean Marc Sellapin, spécialiste du Kâ
Lumières: Fabien Bossard
Photos: Laurent Guizard

Extrait d'un article paru dans Ouest - France
" Des assistants sociaux se démenant dans l'imbroglio des dispositifs, la contradiction de certains règlements, la précarité croissante. Du théâtre qui en dit beaucoup sur le quotidien du secteur social. Les personnages - travailleurs sociaux se démènent. On sent poindre le découragement, le doute. Ils apparaissent tels des Don Quichotte luttant contre des moulins à vent qui les dépassent. Quant au public, il est composé de 600 professionnels de l'Action Sociale qui se sont succédé au cours des trois représentations. On l'aura compris, ce théâtre à une fonction de réflexion sur le travail social , et donc forcément, sur la place des travailleurs sociaux dans la société, ce qu'on peut leur demander, ce qu'on peut changer. Le théâtre peut aussi amener à faire évoluer la réalité ". Gilles Kerdreux

Ce qu'en disent les spectateurs

 " Fabuleux spectacle ! L'humour et l'auto dérision ont permis de détendre l'atmosphère face au malaise que peuvent générer certaines scènes criantes de vérité ".

" Très belle mise en scène qui fait réfléchir On souhaiterait que tous les conseillers généraux et tous ceux qui dirigent des services sociaux puissent voir un tel spectacle …"

" Il est intéressant de voir la dimension éminemment politique du texte, la responsabilité collective renvoyée en reflet à une société très individualiste ( cf " au final, qui est perdant ?) "

" Mais oui, nous pouvons être dans la résistance, déjà en refusant de nous taire et en s'unissant collectivement ".

" Continuez ça fait du bien au Service Social ! "


" Et si on refusait tous l'inacceptable ! "

" Beaucoup d'émotion, de questionnements sur le durcissement des problèmes de société, sur les clivages inefficaces des systèmes. "

" Quoi de plus rafraîchissant que de voir des fous rire de leur propre folie ! "

" Bravo à tous pour l'interprétation. Une tournée dans les CDAS avec les différents partenaires (Etat, CAF, Services ) serait aussi enrichissante. "

" C'est encore mieux la seconde fois, on saisit encore plus la portée des répliques "

" Je suis admirative de la qualité de votre jeu de scène, de votre courage d'avoir osé jouer des rôles aussi inconfortables. Quant à la mise en scène, elle est remarquable ! "

" Des mots pour soulager les maux mais lesquels : Ceux des usagers, des professionnels, d'une société en panne ? Sommes nous aux limites du possible ? Espérant que ce théâtre forum puisse être l'amorce d'une recherche personnelle, de groupe, d'action. Courage à nous ! "

" C'est un spectacle électrochoc très dérangeant " " Bravo pour ce travail qui ébranle ! "

" Au delà de la qualité de la pièce elle-même, c'est un travail de fond qui a là été fait…Ce travail doit avoir des prolongements "

Le point de vue du metteur en scène
" Pendant toute la durée de la représentation, dit un acteur, le spectateur reste accroché aux scènes qui se succèdent. Avec une redoutable efficacité, le metteur en scène conduit le spectateur à non pas uniquement assister au spectacle mais progressivement à se sentir concerné et responsable lui aussi de ce quelque chose qui se trame. "
 Je cherche ainsi à embarquer tout le monde dans le même bateau. Dans un premier temps, je récolte les éléments des situations que les acteurs rapportent, leurs expressions quand ils jouent, leurs paroles, leurs gestes, leurs intonations. Puis je passe au tamis pour ne retenir que ce qui servira à déplacer leur approche habituelle des situations sur des enjeux qui dépassent leur propre profession et qui concernent tout acteur social. Je cherche, non pas à souligner leurs travers mais à faire émerger ce que le jeu de chacun révèle, à débusquer la violence potentielle qui se loge dans les recoins des pratiques ordinaires.

Parfois le sens est apporté de façon immédiate et explicite, le plus souvent, je le saisis à l'insu des acteurs. A leur insu parce que le langage utilisé véhicule les représentations qui font partie de leur réalité professionnelle et qui modèlent les manières de faire.

Dans un second temps, je leur propose d'imaginer les conséquences de ce qui se joue. Désorientés parfois par ces propositions de jeu qui les surprennent, les acteurs débattent entre eux, s'opposent parfois. C'est dans un mouvement dialectique entre ce qu'ils dévoilent de leurs pratiques et le décalage critique de la fiction que la magie opère.

J'écris ensuite le scénario avec le souci d'ouvrir des questions là où les pratiques habituellement partagées ne laissent pas place à l'interrogation et donc à d'autres choix possibles.

Dans ce théâtre forum sans doute plus encore, le déplacement de la demande initiale qui était de travailler sur la notion de " référent " a entraîné les acteurs et les spectateurs dans des chemins de traverse pour exposer des enjeux de société auxquels les travaillaurs sociaux sont de plus en plus confrontés. Nous sommes allés voir si l'ordre social auquel il s'agit d'intégrer ne renvoie pas plutôt les personnes au statut "d'indésirables", de "fainéants", de "bons ou mauvais pauvres".

Descriptif des scènes

Dans " Qui est perdant en final ? ", les scènes tirées du quotidien du travailleur social exposent les effets des logiques économiques actuelles qui creusent les inégalités sociales et renforcent la précarité. La façon dont l'histoire est montée autour de quatre personnages : Elodie, Abdou, la femme expulsée et Mme Manech, la femme dite " nickel ", invite le public à imaginer des alternatives aux réponses qui leur sont données par les professionnels.

" Changer les mots c'est déjà changer les choses " Pierre Bourdieu dans choses dites éditions Minuit .

La scène d'Abdou sur le regroupement familial
   Abdou personnage ivoirien veut faire venir sa famille en France mais le service habitat social lui refuse un logement tant que sa femme et ses enfants ne sont pas là tandis que l'OMI refuse de son côté de donner le feu vert tant qu'il n'a pas de logement.
L'assistant social " référent " étant absent, c'est l'assistante sociale d'urgence qui le reçoit. Elle s'engage auprès d'Abdou à revoir avec son collègue ce qu'ils peuvent faire.

Le collègue en question ne voit qu'une solution: "remettre Abdou au travail" bien qu'il lui soit répliqué qu'Abdou " travaille déjà " mais " pas assez …C'est à lui de travailler plus pour gagner plus pour avoir un logement dans le privé…il y a des secteurs qui embauchent et qui manquent cruellement de main d'œuvre. Monsieur ABDOU sait ce qu'il a à faire, on a convenu ensemble qu'il mette le paquet sur l'insertion professionnelle, c'est notre seule porte d'entrée et c'est sa seule chance soit il attend les bras ouverts, soit il s'accroche et il y va".
Au nom du " principe de réalité " et sous couvert que " la loi , c'est pas nous qui la faisons "…dit plus loin le collègue … " Est ce qu'on a le choix ? le contexte est celui là , s'il ne s'en sort pas , il n'a qu'à s'en prendre qu'à lui-même … Je vais le reconvoquer Mr Abdou, dans l'agro alimentaire, y'a du boulot. Je ne vais pas lui faire miroiter autre chose. C'est à lui de se bouger, s'il se bouge pas … qui est perdant en final ? "

La scène d'ELODIE
 Elodie, une jeune femme avec un enfant en formation de remise à niveau à la Mission Locale, vient trouver " son " assistant social. On voit celui-ci se débattre autant qu'il peut à l'intérieur de son propre service comme avec les partenaires pour trouver " au bas mot 100 € pour payer ses repas de midi et qu'elle tienne pendant un mois sans quoi elle risque de compromettre sa formation" .Après une succession de scènes ubuesques qui illustrent les contradictions de la notion même de" référent", Elodie revient un mois plus tard pour une nouvelle demande d'aide parce qu'elle

n'a toujours pas touché la rémunération CNASEA et se verra renvoyée à sa seule esponsabilité et à sa propre " motivation " comme les autres, Abdou, la femme expulsée et Mme Manech.
" C'est du chantage si sa formation tient à 10 repasrépond la collègue Mission Locale à l'assistant social qui se démène pour trouver l'argent dont Elodie a besoin … c'est évident que ça masque autre chose . Moi je vais retravailler la question de la motivation avec elle hein …Si elle arrête maintenant , qui est perdant en final ? D'abord, tu me l'envoies … tu ne peux pas laisser dire ça…la solution , on va la trouver mais qu'elle ne dise pas qu'elle arrête sa formation si on ne lui trouve pas ses chèques services… Je trouve qu'elle est dans un drôle d'état d'esprit… Une fois qu'on lui aura trouvé ces chèques alimentaires, elle trouvera une autre raison pour dire qu'elle ne peut pas faire ce stage…


La scène de la femme expulsée
   Un assistant social " le référent " est appelé au téléphone par une conseillère sociale d'un service HLM pour qu'il aille en urgence informer Mme Blondier que " la force publique interviendra demain, les déménageurs sont prévenus, l'expulsion aura lieu demain ". Le personnage référent en question tente en vain de "gagner du temps "… " la préfecture m'a demandé une enquête , je l'ai envoyé pour une commission qui doit avoir lieu après demain" … " peut-être, lui répond la conseillère mais qu'est ce que vous voulez ? Mme Blondier ne s'est pas suffisamment remobilisée dans les règlements de ses loyers et la préfecture a pris une décision qui s'impose à nous autant qu'à elle, il faudrait la préparer pour que ça se passe bien, on a tous intérêt maintenant à ce que ça se passe dans les meilleures conditions"

Et le " référent ", même s'il refuse de jouer ce rôle, ira chez Mme Blondier pour la " préparer" à être relogée là où elle ne veut pas aller et lui dira " je comprends votre réaction mais il va falloir vous montrer raisonnable, entre aller dehors ou au moins avoir un endroit où il sera à l'abri, vous avez la responsabilité de votre enfant de deux ans, vous n'avez pas 24 heures pour réfléchir… ne me mettez pas après vous avoir annoncé moi même que vous allez être expulsé dans la position de devoir en plus demander le placement de votre petit " …

La scène de la femme " nickel " qui travaille plus mais qui gagne moins …
   Mme Manech est embauchée dans une entreprise de nettoyage mais son salaire même à temps plein assure tout juste le quotidien d'autant qu'elle a perdu ses allocations familiales parce que son fils vient d'avoir 20 ans, que son ASF c'est pareil et l'APL a baissé. Il suffit d'un rien, son assurance voiture à payer pour l'obliger à revenir voir son assistante sociale " référente" parce que " j'ai beau retourner la situation dans tous les sens , j'ai l'impression de gagner d'un bout et de reperdre de l'autre" La référente constate que " Vous ne pouvez

pas faire mieux de toutes façons Mme Manech on est d'accord , vous ne pouvez pas travailler plus on est d'accord …comme vous n'êtes pas qualifiée, vous ne pouvez pas choisir un autre métier, ça on est d'accord aussi… je vais faire une demande d'aide financière et c'est une demande que je vais défendre "
Quelques temps plus tard, elle rappelle Mme Manech pour lui annoncer qu'elle n'a pas obtenu ce qu'elle avait demandé. "En guise de secours ils nous accordent un prêt ! …" Mais où voulez vous que je trouve de quoi le rembourser? " dira Mme Manech, " je comprends que vous soyez sous le choc et moi ça me dépasse mais le seul recours que vous pouvez avoir, c'est d'envisager le dépôt d'un dossier de surendettement "…" mais ça va dégrader encore plus ma situation au contraire" rétorque Mme Manech… " c'est dépourvu de sens, je vous l'accorde, mais je n'ai pas d'autres solutions à vous proposer car " si vous refusez le dossier de surendettement vous vous retrouvez dans une impasse et si vous refusez le prêt …Qui est perdant en final ? " …

-article de presse Ouest France décembre 2005

-article dans la revue ASH magazine mai/juin 2006

-article dans le journal iloé n° 161